Eh oui, ils jappent!

Mes toutous et moi avons la chance de vivre sur le bord de la mer. Si l’été nous sommes carrément envahis par les gens de la ville, l’hiver nous sommes presque seuls au monde. À l’occasion, un ou deux toutous passent saluer mes toutous, quelques fois ils sont même accompagnés par leur humain. J’ai entraîné les miens à ne pas réagir au passage des véhicules et des humains. Mais ils réagissent aux autres toutous, tant qu’ils sont visibles à travers les planches de la clôture. Pour moi c’est OK, une sorte de compromis qui permet à mes chiens d’être des chiens, sans pour autant les inciter à japper de façon excessive. Je dirais que l’été nous voyons passer 2-3 chiens par jour, l’hiver environ un chien par mois. Trente à soixante secondes de jappements chaque fois, sans plus. On ne peut certainement pas parler d’abus.

Dernièrement j’ai rencontré mon copain Harps (magnifique briard âgé de trois ans) qui tirait son humain en ma direction, tout en recevant environ trois coups d’étrangleur à la seconde. Bien entendu, mes chiens s’en donnaient à cœur joie. L’humain de Harps, un brin contrarié, me demande si je ne pourrais pas faire taire mes chiens afin d’aider Harps à cesser de japper et de tirer en laisse. Je lui explique ma position sur le sujet, et je lui suggère plutôt d’enseigner à Harps à moins réagir, ainsi il ne dépendra pas du comportement des autres chiens pour adopter le comportement désiré. Comme Harps et lui ont suivi le cours de maternelle de L’Ami chien, je lui rappelle certaines bases du conditionnement opérant, du R+ et je lui suggère le harnais au lieu du collier étrangleur. Il me répond qu’il n’a pas le choix de lui mettre un collier étrangleur, il tire comme une locomotive. – Et il tire moins avec le collier étrangleur ? – Euh…non…

Ils poursuivent leur chemin, Harps tirant comme une locomotive et son humain tirant comme un humain.

Il est fréquent que des clients me demandent d’intervenir parce qu’ils subissent l’inconfort d’un comportement canin tout ce qui a de plus normal. On veut faire diminuer les jappements, le creusage, le chapardage, le mordillage, la poursuite, le reniflement, le marquage, l’exploration, le léchage, les activités masticatoires… Or tous ces comportements font partie de la nature même du chien.

Situer la frontière entre le confort humain et les besoins canins n’est pas toujours facile. Chose certaine, brimer le chien dans la satisfaction de ses besoins risque fort de créer de nouveaux inconforts pour le chien… et pour l’humain. L’utilisation de la contrainte (pour un supposé meilleur contrôle de son chien) si elle peut donner l’impression à court terme, et ce du point de vue humain seulement, de régler les choses, elle ajoute surtout à l’inconfort du chien avec des répercussions négatives qui peuvent être importantes.

Par exemple, l’utilisation de la cage pour diminuer les jappements de Fido peut effectivement à court terme répondre à l’objectif du gardien. En même temps une utilisation abusive de la cage risque de diminuer le temps actif du chien, diminuer la stimulation de ses sens, bref, rendre encore plus difficile la satisfaction des besoins de Fido.

C’est encore pire avec l’utilisation d’outils punitifs tels que les colliers étrangleurs, à pics, à jets et électriques. Quand un chien vit dans la crainte constante de subir une douleur qu’il ne peut éviter, on s’éloigne grandement de la satisfaction des besoins canins. On s’éloigne aussi du simple respect dû aux chiens et à tous les êtres vivants. Or certains gardiens souhaitent un résultat rapide (le retour de leur confort) sans vraiment se soucier des conséquences pour Fido. Souvent même, ils ne voient pas la détresse ou l’anxiété de Fido, mais ils apprécient le silence imposé par un collier électrique. Solution rapide qui ne nécessite pas de leur part d’investir temps et énergie pour modifier le comportement non-désiré, comparativement à un travail en désensibilisation, en contre-conditionnement, ou plus simplement en satisfaction des besoins du chien. S’ils savaient que leur super Fido maintenant aphone et immobile souffre du syndrome de détresse acquise et n’ose plus bouger un poil de peur d’être puni, ils seraient peut-être plus ouverts à l’idée de travailler avec Fido et ses besoins et non pas contre Fido, et en considérant seulement leurs propres besoins. *

Parce que oui le chien a des besoins. Oui il peut ressentir la douleur, la peur et le stress. Et tout comme nous, il préfère grandement apprendre dans le confort, dans le plaisir, de façon stimulante et non pas par la crainte des conséquences inconfortables à venir s’il ne produit pas le comportement recherché par son humain. Tout de même particulier que l’humain, même de bonne foi, ne permettant pas au chien de satisfaire ses besoins, et créant ainsi son propre inconfort avec Fido, choisit des solutions contraignantes qui éloignent encore plus Fido de la satisfaction de ses besoins et, par le fait même, ajoute à l’inconfort tant du chien que de l’humain. Se pourrait-il que ce cercle vicieux soit une des causes principales qui expliquent que le Québec est le champion incontesté des abandons ? Pouvons-nous faire un lien entre ce cercle vicieux et deux autres records québécois : les morsures et les mises à mort en refuges ? Probablement. Est-ce que ça pourrait aussi expliquer que la durée moyenne du séjour d’un chien dans une famille québécoise soit de deux ans, alors que la moyenne canadienne est de 9 ans ? Fort possible.

Se pourrait-il que d’agir de façon préventive, en s’assurant que les gardiens fassent connaissance avec la nature du chien avant de faire connaissance avec leur chien, permette une diminution des inconforts entre ces deux espèces ? Une évidence.

Et si on les laissait courir ? Creuser ? Japper ? Renifler ? Marquer ? Gruger ? Jouer avec d’autres chiens ? Et si au lieu de leur interdire certains comportements on choisissait le moment et le lieu où ils peuvent exprimer ces comportements ? Si au lieu de faire appel à des outils punitifs pour modifier le comportement d’un chien on faisait appel à un éducateur dûment formé en R+ ? Si au lieu de juger les comportements de Fido uniquement sur la base de nos attentes d’humains nous prenions aussi la peine de considérer sa nature de chien ?

* Bien entendu, ce ne sont pas tous les chiens qui développent le syndrome de détresse acquise. Mais pour ceux qui en souffrent, tout est source d’inconfort.

Si on faisait en sorte de fermer tous les refuges du monde ? Bon OK, je rêve un brin, je l’avoue. N’empêche que de rêver d’un monde meilleur pour nos toutous ça fait du bien parce que dans la réalité les toutous n’ont pas la vie facile au Québec, vraiment pas. Ils ne doivent pas ressembler ni de près ni de loin à un pitbull, ils ne doivent pas déranger les voisins, courir après les écureuils, creuser des trous dans notre parterre, rapporter de la boue à la maison, grogner…

Et si on les laissait japper, juste un peu ?

Stéfan Marchand est tombé amoureux des chiens dans le ventre de sa mère. En 1989, son amour des bergers allemands l’amène vers une formation en recherche et sauvetage. Coup de foudre! Il sera maître-chien en RS pendant 15 ans. En 2002 il retourne sur les bancs de l’école Cyno-Do. Il ajoute des ateliers avec Jean Lessard, Jacinthe Bouchard et Patrice Robert. En 2004 L’Ami chien est né. Après 12 années d’enseignement universitaire, Stéfan se retrouve au pays de la neige quasi-éternelle, pays des chiens libres : la Basse-Côte-Nord. Au menu pendant ce séjour de huit années : les écrits de Ian Dunbard, Karen Pryor, Sophia Yin, Jean Donaldson, Patricia McConnel, Jean Lessard, Mark Bekof, Simon Gadbois, Jane Goodall, Roger Abrantes… Beaucoup d’amour et de réconfort dans ces textes. En 2015 une certaine Zuzia Kubika croise son chemin lors d’un atelier à Sept-Îles. Remises en question, échanges enrichissants, une bien belle rencontre. Via les webminars de la Pet Professional Guild Stéfan poursuit sa formation continue en comportement canin. Stéfan Marchand est membre du Regroupement Québécois des Intervenants en Éducation Canine et de la Pet Professional Guild. Sa mission : faciliter les relations entre les humains et les chiens, dans le respect de leur nature et besoins respectifs.

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