Le printemps anti-pitbulls

Les médias ont entrepris depuis quelques semaines de démontrer la dangerosité des chiens de type pitbull. Certains, tels Yves Boisvert de La Presse et Jean-Luc Mongrain de Radio-Canada, demandent tout simplement que les pitbulls soient interdits sur le territoire québécois.

Michel Pépin DMV, porte-parole de l’Association des médecins vétérinaires du Québec en rajoute avec son commentaire «… avec 350 races de chiens, il y en a bien d’autres (outre les pitbulls) plus adaptées à la vie en société et à la vie urbaine.»

De son côté, l’Association des médecins vétérinaires du Québec (Les morsures canines préoccupent l’AMVQ, 13 mai 2016) a une position tout aussi inquiétante : « Pour prévenir les morsures, nous préconisons une sélection de races basée non pas uniquement sur des caractéristiques physiques, mais également sur l’équilibre psychologique de la bête. Le choix d’un chien doit aussi se faire en fonction de l’expérience du propriétaire ainsi que de l’harmonisation du caractère et de la particularité de chaque race. » Il y aurait donc des races psychologiquement moins stables ? Comment on évalue cela ? Harmoniser le caractère et la particularité de chaque race ? On fait comment ? Pour prévenir les morsures, il faut choisir la bonne race de chiens ? Vraiment ?

Bref, le racisme est à l’honneur ce printemps!

Et à quoi il est supposé servir ce racisme ? À protéger la population en général, les enfants plus particulièrement. Le but est louable et personne ne s’opposera à assurer une meilleure sécurité des gens en présence de chiens. Mais il y a un problème avec cette approche : elle n’assure en rien la sécurité des gens.

Je n’ai connaissance d’aucune étude prouvant que le bannissement d’une race de chiens ait réglé le problème des morsures. Et j’ai cherché, beaucoup. J’ai eu plus de facilité à trouver des statistiques sur les morsures. Caractéristiques des victimes, parties du corps attaquées, contextes, races impliquées, on trouve beaucoup d’informations à ce sujet. On retrouve même plusieurs sources officielles (Agence de la santé publique du Canada, Association des médecins vétérinaires du Québec, Direction de la sécurité publique, etc.). Étrangement il y a une assez grande variation entre ces différentes sources quant au nombre des morsures et la répartition par races.

Quand on fouille un peu, on apprend que la Direction de la sécurité publique, pour identifier les races ayant mordu, s’en remet au jugement des policiers. Pour le moins douteux comme méthode. D’ailleurs cette même organisation considère que seuls les chiens pures races mordent. Aucune donnée sur les croisés et les bâtards. Encore plus douteux…

L’Association des médecins vétérinaires du Québec semble faire preuve de plus de rigueur en considérant que les chiens croisés peuvent mordre. Par contre, l’obtention de leurs données a été faite via un sondage (Léger, 2010) ce qui, on en conviendra, ne garantit pas que les renseignements soient exactes. Les gens ne sont pas toujours en mesure d’identifier la race de leur chien, et certains voient en eux des « pures races sans papiers. »

De son côté l’Agence de la santé publique du Canada nous présente des données assez détaillées concernant les types de blessures, les contextes dans lesquels ont eu lieu les morsures, les soins médicaux requis, les caractéristiques des victimes… mais aucune donnée sur les chiens ayant mordu.

Bref, non seulement nous n’avons aucune donnée prouvant que le bannissement racial est efficace dans la prévention des morsures, nous sommes loin d’être certains d’avoir un portrait valide et représentatif des morsures et de leurs auteurs. Alors sur quoi pouvons-nous baser notre réflexion pour déterminer les moyens à prendre pour protéger la population des morsures faites par les chiens ? Que diriez-vous d’utiliser le gros bon sens ? Pour ma part, j’ai fait un constat qui demeure valable peu importe la race rencontrée : un chien confortable + des humains éduqués = faible probabilité de morsures.

Quelques pistes de solutions :

  1. Une meilleure connaissance du chien par les humains. Tout éleveur, tout employé de refuge, tout gardien de chien devrait connaître les besoins du chien et comment les satisfaire. Même chose en ce qui concerne la socialisation du chien (primaire et secondaire), ainsi que les modes de communication canine.
  2. Réglementer la pratique professionnelle des intervenants. L’absence de règles et de lois au Québec permet l’utilisation de méthodes qui ne facilitent en rien l’instauration de relations confortables et sécuritaires entre les chiens et les humains. La punition physique, l’utilisation de la contrainte, de la douleur et le mythe de la hiérarchie humains-chiens ont probablement une incidence sur le nombre et la gravité des morsures. Les éleveurs aussi devraient être dûment formés, surtout considérant le rôle important qu’ils ont à jouer pour la socialisation primaire des chiots.
  3. L’éducation des enfants. Des ateliers de prévention des morsures devraient faire partie intégrante de la formation scolaire des enfants du primaire.
  4. La fermeture des usines à chiots. Des chiens nullement socialisés, sans compétence pour communiquer adéquatement avec leurs pairs, en mauvaise santé, des chiens traumatisés, craintifs, agressifs… Parce que nous n’avons pas le courage politique de mettre fin à cette barbarie ?!?
  5. Bannir Cesar Millan du domaine public. Non, ce n’est pas du racisme! C’est une question de respect pour nos ami poilus.
  6. Une meilleure collaboration entre les vétérinaires et les comportementalistes. Difficile de trouver plus complémentaire que ce partenariat, ni plus aidant pour le bien-être de nos toutous.

Ce que je retiens également du printemps anti-pitbulls c’est le fait que les rumeurs et les ouï-dire sont encore très présents lorsque l’on parle de chiens au Québec. Quand des journalistes utilisent des données partielles et construisent leur jugement à partir de leur expérience personnelle pour en tirer une généralisation, on constate que notre imparfait jugement d’humain a un pouvoir bien trop grand sur l’avenir des chiens.

Deuxième constat : la reconnaissance des éducateurs canins est loin d’être acquise. Les médias ne pensent pas immédiatement à faire appel à un spécialiste du comportement canin pour parler des chiens. On préfère les journalistes, chroniqueurs ou encore les vétérinaires. Et quand le porte-parole de l’Association des médecins vétérinaires du Québec affirme dans un communiqué que les vétérinaires sont LES spécialistes du comportement canin, on comprend que la population en général n’arrive pas à se retrouver dans les compétences de tout ce monde.

Le printemps se termine le 21 juin. Dès le 22 juin, je propose l’été des rencontres canines, toutes races confondues. Qui embarque ?

Stéfan Marchand est tombé amoureux des chiens dans le ventre de sa mère. En 1989, son amour des bergers allemands l’amène vers une formation en recherche et sauvetage. Coup de foudre! Il sera maître-chien en RS pendant 15 ans. En 2002 il retourne sur les bancs de l’école Cyno-Do. Il ajoute des ateliers avec Jean Lessard, Jacinthe Bouchard et Patrice Robert. En 2004 L’Ami chien est né. Après 12 années d’enseignement universitaire, Stéfan se retrouve au pays de la neige quasi-éternelle, pays des chiens libres : la Basse-Côte-Nord. Au menu pendant ce séjour de huit années : les écrits de Ian Dunbard, Karen Pryor, Sophia Yin, Jean Donaldson, Patricia McConnel, Jean Lessard, Mark Bekof, Simon Gadbois, Jane Goodall, Roger Abrantes… Beaucoup d’amour et de réconfort dans ces textes. En 2015 une certaine Zuzia Kubika croise son chemin lors d’un atelier à Sept-Îles. Remises en question, échanges enrichissants, une bien belle rencontre. Via les webminars de la Pet Professional Guild Stéfan poursuit sa formation continue en comportement canin. Stéfan Marchand est membre du Regroupement Québécois des Intervenants en Éducation Canine et de la Pet Professional Guild. Sa mission : faciliter les relations entre les humains et les chiens, dans le respect de leur nature et besoins respectifs.

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