Sondage anti-pitbulls

Dans son édition du 23 juin dernier, La Presse dévoile les résultats d’un sondage portant sur la position des Québécois quant à la question du bannissement des pitbulls. En gros, on nous dit qu’environ 67% des Québécois sondés sont en faveur du bannissement des pitbulls. Ce n’est pas très surprenant.

Toujours dans le même sondage, on nous présente d’autres statistiques concernant l’opinion des femmes versus celle des hommes, l’influence de l’âge des répondants sur leur opinion, les résultats obtenus selon la provenance des répondants… C’est bien beau tout cela, mais selon moi une question plus que pertinente n’a pas été posée via ce sondage :

Sur quoi est basée votre opinion quant au bannissement des pitbulls ?

Je n’ai pas fait de sondage sur la question des pitbulls. Mais j’en entends parler tous les jours, et je rencontre tous les jours des gens qui me demandent ce que je pense des pitbulls. Chaque fois je me fais un devoir d’expliquer que la race a bien peu à voir avec les morsures, que la socialisation, l’éducation, la satisfaction des besoins de base du chien sont bien plus importants pour déterminer le risque qu’un chien morde, que sa génétique. Je tente également de corriger les fameux mythes qui courent sur les pitbulls (chiens conçus uniquement pour le combat, mâchoire qui barre, incapables de socialiser, etc.). Je leur parle des pitbulls qui travaillent en zoothérapie, ou qui sont chiens d’assistance. Certaines personnes sont déçues de mon discours et me disent qu’il est évident que pour la sécurité des gens il faut bannir les pitbulls. J’ai probablement eu cette conversation une cinquantaine de fois depuis un mois. À chacune de ces personnes convaincues de l’absolue nécessité de bannir les pitbulls j’ai posé cette question :

Sur quoi est basée votre opinion quant au bannissement des pitbulls ?

La plupart ont été déstabilisées par ma question. À l’évidence, elles n’avaient pas réfléchi à celle-ci. Quelques-unes balbutient plusieurs hésitations, d’autres me répondent que ce sont les derniers évènements qui les ont amenées à prendre une telle position. Aucune personne ne m’a parlé de statistiques, d’opinions professionnelles émises par des comportementalistes reconnus, ni de la moindre lecture à ce sujet (outre les articles parus sur les morsures faites au cours des dernières semaines). Bref, les médias ont déterminé la position de mes interlocuteurs quant à la nécessité de bannir ou non les pitbulls.

Parlons-en des médias. La Presse a mis beaucoup de temps et d’énergie à convaincre ses lecteurs que la seule façon d’assurer la sécurité des gens est de bannir vous savez qui. On parle ici des gros canons de La Presse : messires Boisvert et Lagacé. Boisvert a même eu l’audace d’affirmer, sur les ondes de Radio-Canada, qu’il n’avait pas besoin de données pour savoir que le pitbull est un chien dangereux. Pour du journalisme rigoureux, factuel et informatif, on repassera.

TVA a adopté une approche sensationnaliste qui n’a pas manqué sa cible : faire peur aux Québécois.

On fait une petite pause ici, on fait le vide des médias. On respire. On réfléchit intelligemment 30 secondes. Vous êtes prêts ? La question du bannissement du pitbull n’est, dans le fond, qu’un élément d’une question d’une bien plus grande importance : la sécurité des gens. Et je me permets de préciser la sécurité de ce qu’une société a de plus précieux : ses enfants. Parce qu’au Québec certaines données* disent que 45000 enfants de 12 ans et moins sont mordus chaque année. Chers adultes, pardonnez-moi, mais si je déplore les morsures faites sur vous, je suis profondément touché par celles faites sur des enfants. J’en rajoute encore, soyez prêts, ça va faire mal : si vous avez un enfant de 12 ans et moins, et qu’il se fait mordre, il y a 38% des chances que ce soit votre chien, oui, oui, votre Fido tout gentil et adorable, qui morde votre enfant. Et puisque, selon le sondage commandé par La Presse, moins de 10% des familles ayant un chien ont un pitbull, on peut logiquement en déduire que la très grande majorité des morsures ne sont PAS faites par les pitbulls. Vous me suivez toujours ou vous préférez croire qu’il est impossible que votre chien (qui n’est pas un pitbull bien entendu) morde votre enfant ? Cela dit, soyez rassurés quand-même : seules 9% des familles ayant un chien ont vu celui-ci mordre un humain.

Si on fait de la sécurité de nos enfants une priorité, on ne peut faire une analyse bâclée de la situation qui nous préoccupe. Ni choisir des solutions sur la base de nos réactions émotives. Or, la volonté de vouloir bannir les pitbulls (ou toute autre race) n’est basée sur aucune donnée, aucune preuve documentée, aucune confirmation de l’efficacité de cette solution.

Que souhaite-t-on exactement ? Régler le problème des morsures… ou régler le problème des morsures faites par les pitbulls ? Poser la question, c’est y répondre. Et pourtant, nous nous dirigeons vers un bannissement à grande échelle des pitbulls. Montréal parle également d’agir de façon « préventive » et de bannir les races qui pourraient servir de plan B pour les gardiens de pitbulls qui les entraînent à attaquer tout ce qui est vivant et non-vivant. Pourquoi prendre des chances ? Bannissons les bergers allemands, les rottweilers et autres races qui n’attendent que leur tour pour détrôner le pitbull au palmarès des races méchantes et sanguinaires !

J’avoue être sidéré par le débat autour du bannissement des pitbulls. Étant profondément amoureux des chiens, je me sens trahi et frustré par les dires de nos chers politiciens. Renversé par le fait qu’il ne vient même pas à l’esprit de plusieurs de ces politiciens de consulter des spécialistes du comportement canin. On consulte des policiers, des facteurs, la voisine, le marchand de légumes et bien entendu les journalistes. Mais ceux qui pourraient les aider à comprendre ce qu’est un chien et comment il peut devenir dangereux, non, ceux-là on n’en a pas besoin. L’humain est un animal fascinant dont la logique m’échappe trop souvent.

Stéfan Marchand est tombé amoureux des chiens dans le ventre de sa mère. En 1989, son amour des bergers allemands l’amène vers une formation en recherche et sauvetage. Coup de foudre! Il sera maître-chien en RS pendant 15 ans. En 2002 il retourne sur les bancs de l’école Cyno-Do. Il ajoute des ateliers avec Jean Lessard, Jacinthe Bouchard et Patrice Robert. En 2004 L’Ami chien est né. Après 12 années d’enseignement universitaire, Stéfan se retrouve au pays de la neige quasi-éternelle, pays des chiens libres : la Basse-Côte-Nord. Au menu pendant ce séjour de huit années : les écrits de Ian Dunbard, Karen Pryor, Sophia Yin, Jean Donaldson, Patricia McConnel, Jean Lessard, Mark Bekof, Simon Gadbois, Jane Goodall, Roger Abrantes… Beaucoup d’amour et de réconfort dans ces textes. En 2015 une certaine Zuzia Kubika croise son chemin lors d’un atelier à Sept-Îles. Remises en question, échanges enrichissants, une bien belle rencontre. Via les webminars de la Pet Professional Guild Stéfan poursuit sa formation continue en comportement canin. Stéfan Marchand est membre du Regroupement Québécois des Intervenants en Éducation Canine et de la Pet Professional Guild. Sa mission : faciliter les relations entre les humains et les chiens, dans le respect de leur nature et besoins respectifs.

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